Annexe
Русская версия →Le comte Bennigsen, une histoire bien russe.
Georges Pavlovitch Bennigsen fut le premier (bien que non abouti) compagnon d’évasion de Léon Dormois à Königstein. Les intonations de Léon dans son récit oral sur cet homme témoignent de la forte impression que le comte produisait sur son entourage : « Tout le monde le saluait… » Pour expliquer une telle impression, Léon précise qu’il était l’héritier du général Bennigsen dont Léon Tolstoï a parlé dans son roman « Guerre et Paix ». Léon a-t-il appris cette parenté en lisant le roman de Tolstoï..? Ou quelqu’un l’a-t-il informé du célèbre ancêtre du comte ? Peut-être que c’est Vladimir Gabbine qui lui a raconté l’histoire familiale du capitaine d’état-major Bennigsen pendant qu’ils marchaient à travers les Monts Métallifères en direction de la Bohême…
Quoi qu’il en soit, ayant découvert au fil de notre récit de quel comte Bennigsen il s’agissait, sa personnalité a soudainement pris pour moi un intérêt particulier ; j’ai voulu en savoir plus sur cet officier russe tourmenté par on ne sait quelles souffrances. Il y avait en lui une énigme dramatique qui m’attirait, comme s’il — tel un saint en Christ (tel était son aspect, avec ses cheveux et sa barbe laissés longs, vêtu d’une vieille veste en cuir déchirée au lieu de l’uniforme militaire obligatoire !) — avait vu dans les événements advenus ce que les autres ne voyaient pas encore.

Parmi les informations dont je dispose sur les détenus de ce camp, je ne perçois aucun traumatisme psychologique, ni chez le souriant chef d’état-major du 13e corps — malgré la capitulation et la captivité — ni, encore moins, chez le général Kliouev, commandant du corps, qui collabora avec l’administration du camp afin d’améliorer ses propres conditions de détention.
Général-lieutenant N.A. Kliouev en captivité allemande
Le comte Bennigsen n’a manifestement pas accepté l’humiliation de la captivité : après la première tentative manquée avec Léon Dormois, il s’est évadé encore deux fois de la forteresse. Comment y est-il parvenu ? Était-il seul ou avec un complice ? C’est une autre énigme de Königstein. Hélas, ces tentatives échouèrent et il ne reviendra en Russie qu’après la fin de la Première Guerre mondiale. Mais ce sera une autre Russie, et non plus Pétrograd ou l’un des domaines familiaux : ce sera le rivage du port de Mourmansk, où il débarquera en 1919 d’un navire britannique, en uniforme de soldat britannique.
Libéré de captivité, contrairement à ses frères Adam et Emmanuel qui rejoignirent l’Armée blanche, Georges Bennigsen s’engage à la fin de 1918 comme volontaire dans l’armée britannique. Au sein des forces expéditionnaires anglaises, il se retrouve à Mourmansk au moment où son frère Adam combat dans l’Armée blanche du Sud de la Russie, et qu’Emmanuel a rejoint l’Armée du Nord-Ouest en Estonie. Les parents des frères — le comte Paul Alexandrovitch Bennigsen et Alexandra Karlovna (née von Meck) — et les trois sœurs — Olga, Ksenia et Ekaterina — sont restés à Pétrograd. La famille Bennigsen ne se réunira plus jamais.
Encore récemment, c’était une grande famille heureuse, liée par des liens de parenté avec les familles de 10 oncles et tantes seulement du côté maternel, et avec de nombreux cousins et cousines du côté paternel. Presque tous ont été arrachés à leurs racines — les uns détruits, les autres dispersés aux quatre vents — par l’histoire russe.
Pour ceux qui ont survécu, sans doute, leur enfance et leur jeunesse ont dû sembler un rêve lointain, invraisemblable.
Voici leur maison de maître à Gourevo, dans le district de Veniov du gouvernement de Toula, devenue le nid familial après son acquisition en 1876 par Paul Alexandrovitch. Une maison de l’époque alexandrine, avec un jardin à la française et un parc à l’anglaise.

La propriété n’avait pas été acquise dans ce bel endroit par hasard. Elle se trouvait à seulement trois kilomètres de Khrouslovka, où possétaient une magnifique propriété les parents de l’épouse de Paul Alexandrovitch : le « roi du chemin de fer de Russie » baron Karl von Meck et son épouse Nadejda Filaretovna, bienfaitrice de Tchaïkovski.

En 1923, cette propriété abrita l’orphelinat de Khrouslovka.
En 1977, l’orphelinat fut fermé et le bâtiment remis à l’usine locale pour servir de camp de pionniers.
Voici à quoi ressemblait la maison au milieu des années 1980.

Puis la maison fut abandonnée, et dans les années 1990, l’usine ainsi que tous ses biens furent privatisés. Le nouveau propriétaire privé ne fait rien pour sa préservation. La maison se dresse, abandonnée.

Du passé soviétique de ce bâtiment en ruine, il ne reste qu’une inscription au-dessus de l’entrée :
« Les enfants, dont le peuple lui-même est devenu le père, ne connaîtront pas le besoin dans le malheur. »
Mais revenons à l’histoire de la famille Bennigsen.
En 1874, Paul Alexandrovitch Bennigsen, âgé de 29 ans, épouse Alexandra Karlovna von Meck, âgée de 25 ans.
Naissent les enfants :
les fils Emmanuel (1875, Mania), Georges (1879, Ioucha), Leonti (1881), Adam (1882, Adia), les sœurs Ksenia (1884, Kasia), Olga (1886) et Ekaterina (Kitty, 1888).
L’aîné, Emmanuel, a choisi une carrière civile : il termina la plus prestigienne des écoles fermées, l’École impériale de jurisprudence, et entra au Ministère de la Justice.
Georges, Leonti et Adam suivirent la voie militaire et furent diplômés du Corps des Pages. Tous commencèrent leur service dans la Garde impériale : Georges au régiment Preobrajenski, Leonti et Adam dans les régiments de la Garde à cheval.

Les sœurs grandirent sous l’aile parentale à Saint-Pétersbourg, où le père fit construire un luxueux immeuble de rapport à l’angle de la perspective Sredni et de la 12e ligne de l’île Vassilievski (aujourd’hui monument architectural). Eux-mêmes vivaient tout près.
La maison du comte Bennigsen
Le premier coup de tonnerre des bouleversements à venir pour la famille Bennigsen et pour tout le pays éclata en 1904.
Commence la guerre russo-japonaise.

Leonti, capitaine d’état-major du régiment des hussards de la Garde, âgé de 24 ans, se porta volontaire pour être transféré dans la flotte avec rétrogradation, et devint officier de quart-artilleur sur le cuirassé « Borodino ». Il partit en mission avec le 2e escadron pour porter secours à Port-Arthur assiégé, et périt à Tsoushima le 15 mai 1905. Le seul survivant de l’équipage du cuirassé, composé de 900 hommes, le matelot Semion Iouchine, raconta plus tard que la veille, le sous-lieutenant Bennigsen avait été gravement blessé mais continuait de participer au combat. Il périt sous ses yeux, touché à la poitrine par un éclat d’obus. Ses derniers mots : « Ça brûle, ça brûle !.. »
Adam participa également à la guerre russo-japonaise au sein du régiment de Verkhneoudinsk de l’armée cosaque de Transbaïkalie. Pour faits d’armes, il fut décoré de trois ordres, dont l’ordre de Sainte-Anne de 4e classe avec la mention « pour bravoure ». Présent en Extrême-Orient, il prit part à des expéditions à cheval en Mongolie et en Asie centrale.
Avec la fin de la guerre, semble-t-il, la vie reprit son cours habituel. Mais pas tout à fait. La Russie changeait rapidement : la Duma apparut, les réformes Stolypine étaient en cours. Les frères Bennigsen s’engagèrent dans la « perestroïka » commencée du pays (oui, oui — ce mot est apparu déjà à cette époque), devinrent des zemtsy (membres des zemstvos) et des personnalités publiques éminentes, occupant dans la vie politique du pays des positions modérées et centristes. L’éminent octobriste Emmanuel Bennigsen fut stigmatisé pour chauvinisme et nationalisme dans ses articles de la « Pravda » par Vladimir Lénine.
En tant que propriétaire du domaine de Ramouschevo dans le district de Staraïa Roussa (région de Novgorod), Emmanuel devint chef de la noblesse du district et une figure publique — député de la Douma d’État. Et premier automobiliste de Staraïa Roussa : « Je me suis acheté une petite voiture de marque française Lorraine-Dietrich — en soi tout à fait convenable, mais absolument inadaptée à nos routes de campagne. Ma voiture était la première du district et a suscité nombre de curiosités. Non loin de Ramouchevo, une vieille femme qui la vit tomba à genoux et se signa ; d’ailleurs, beaucoup considéraient que la voiture était mue par la force démoniaque, mais ces sceptiques étaient troublés par la marque de fabrique de la machine — la croix de Lorraine. Ils ne pouvaient pas réconcilier la croix avec l’aide du diable. »1
En mai 1908, Adam quitta la cavalerie de la Garde et passa dans la réserve. Il devint membre de l’assemblée du zemstvo du district de Veniov du gouvernement de Toula. Très probablement, il habitait à cette époque à Gourevo. Passionné par l’Orient, il écrivit le livre « Quelques données sur la Mongolie moderne » (1912) et publia le recueil « Légendes et contes d’Asie centrale ». N’est-ce pas de là qu’est né l’intérêt de son fils Alexandre Bennigsen (né en 1913) pour l’Orient2. D’autant plus que l’épouse d’Adam, Theophania (Fanny) Khvolson, est la petite-fille du célèbre hébraïsant et orientaliste, le professeur Daniel Khvolson, à Saint-Pétersbourg.
Georges, après six ans de service, quitta l’armée et devint le plus grand propriétaire foncier du district de Karatchev dans le gouvernement d’Orel. Jusqu’au 1er août 1914, il fut membre du Bureau du gouvernement d’Orel, rédacteur en chef responsable de la revue « Bulletin de la société d’agriculture d’Orel » et président de la Société des amateurs des beaux-arts d’Orel. Grâce à lui, selon les contemporains, un nouvel essor se produisit dans l’activité de la société, des cours gratuits de dessin et de peinture furent créés. En 1912, il fut élu député de la 4e Douma d’État.
La Première Guerre mondiale commença pour Georges Bennigsen dès la mi-juillet (au même moment où le lieutenant de réserve Léon Dormois revêt l’uniforme) : il fut mobilisé et, le 23 juillet, arriva au régiment Néva et fut nommé sous-lieutenant à la 10e compagnie du régiment Néva avec le grade de capitaine d’état-major. Et un mois plus tard, la guerre s’acheva pour lui par la captivité, et le destin le réunira à Königstein avec notre grand-père.
La guerre mondiale a épargné les frères Bennigsen, et donc toute la famille. Mais à sa suite, la Russie sera balayée par une vague de guerre encore plus cruelle — la guerre civile. Les premières victimes en seront les parents : ils mourront l’un après l’autre dans le Pétrograd froid et affamé — d’abord le père, 74 ans, en 1919, puis la mère en 1920.
Les frères combattent : Georges au nord, Adam au sud, et Emmanuel au nord-est, dans l’armée de Ioudenitch. Et dans cette guerre « Madame la chance » leur a préservé la vie, mais sans leur offrir d’autre issue que de quitter la Russie pour toujours : Georges partira avec le corps expéditionnaire britannique et s’installera à Londres, Adam, depuis la Crimée par Constantinople, atteindra Paris, où se retrouvera le troisième frère — Emmanuel. Heureusement, ils ont pu emmener leurs familles.

Mais les sœurs…



Les sœurs sont devenues, au sens propre du terme, des otages de la guerre civile — de la division du peuple en deux confessions : l’une sous les bannières blanches, l’autre sous les rouges (sans compter les autres « divisionnistes » moins importants, sous bannières noires, vertes et gris-brun-mauve). Semble-t-il, depuis la littérature historique et la simple littérature, depuis les traditions familiales, nous connaissons déjà d’innombrables exemples de destins humains devenus monnaie d’échange au prix payé par les Blancs et les Rouges dans leur lutte pour le pouvoir, et, plus encore, par les millions d’êtres humains ordinaires entraînés pendant des années et des décennies dans cette lutte. Et pourtant, chaque fois qu’un lien personnel se crée avec quelqu’un de ces disparus depuis longtemps dans cette histoire (Georges Bennigsen — le compagnon de captivité de notre grand-père) — on est frappé par l’ampleur épique que prend parfois la balance humaine du bien et du mal.
Voici Martin Latsis, qui fait partie du trio des plus hauts dirigeants de la Tchéka en 1918, qui indique à ses subordonnés :
Ne cherchez pas de preuves que l’accusé a agi par acte ou par parole contre le pouvoir soviétique. La première question que nous devons lui poser, c’est : à quelle classe appartient-il, quelle est son origine, son éducation, son instruction ou sa profession. Ces questions doivent déterminer le sort de l’accusé. C’est en cela que résident le sens et l’essence de la terreur rouge.
Dans une brochure de 1921, ce sens se formule encore plus brièvement : le premier et principal mode de lutte — fusiller, le second — isoler ceux que l’on peut considérer comme des ennemis potentiels de la révolution.
Le général Gabbine a eu la chance de tomber sur Dzerjinski lui-même, et non sur Latsis, qui, soit dit en passant, remplaça Dzerjinski à l’été 1918 au poste de président de la V-Tchéka.

Mais pour Latsis lui-même, « la chance » tourna : en 1938, ses camarades du NKVD le fusilleront, accusé d’avoir « appartenu au “centre” d’une organisation fasciste nationaliste lettone ». Certes, en 1956, il fut réhabilité, et en 1988 — en pleine Glasnost et Perestroïka — on émettra même un timbre-poste commémoratif en l’honneur de ce « dirigeant soviétique, homme d’État et de parti ».
Ksenia Bennigsen sera arrêtée comme otage « jusqu’à la fin de la guerre civile » en mai 1919 (elle vient d’enterrer son père, mort en avril). Commencera son chemin de croix à travers les prisons et les camps — la prison de Boutyrski, le camp de l’ancien monastère Novospasski, l’hôpital de concentration de Brest, encore un camp — cette fois au monastère Ivanovski…

Les monastères devenaient des camps en premier lieu, car, selon leurs organisateurs, ils répondaient à l’exigence d’isoler les gens. Et c’était l’idée centrale des bolcheviks à cette époque : isoler les ennemis potentiels.
Monastère Novospasski aujourd’hui.
La prison et les camps seront remplacés, en substance, par un exil à vie. En 1933, Ksenia et sa sœur Olga sont à nouveau arrêtées comme « participantes d’une organisation ecclésiastique et monarchiste, la “Confrérie Méthodievski” », et condamnées à l’exil au Kazakhstan. De là, Ksenia écrit des lettres et des requêtes, demande de l’aide à Ekaterina Pechkova, l’épouse de Maxime Gorki et présidente de la seule organisation de défense des droits humains en URSS, le « Pompolit » (Aide aux prisonniers politiques), qui existera jusqu’en 1937.
« Très honorée Ekaterina Pavlovna,
Je Vous prie très instamment de Vous intéresser à mon affaire et de donner suite au document ci-joint.
Toutes les accusations portées contre moi, je les repousse avec insistance. Depuis l’existence du pouvoir soviétique, je me suis choisi un petit domaine d’activité dans mes deux spécialités — musicale et médicale — auxquelles je consacrais toutes mes forces.
Comme infirmière de soins à domicile, j’accomplissais un travail immense qui semblait tout à fait incompatible : je passais la journée entière debout, parcourant des distances considérables, tant en ville que loin hors de la ville ; je travaillais même mes jours de repos et, vu ma santé fragile, j’étais tellement épuisée que je m’endormais assise, voire debout, dès que s’achevait la tension provoquée par le travail.
Bien que profondément croyante, je ne me suis jamais distinguée par une dévotion particulière, je fréquentai l’église de façon irrégulière, sans prendre aucune part à la vie paroissiale (je ne chantais pas, ne lisais pas, n’appartenais pas au comité des vingt, etc.). N’ayant aucun lien avec la vie religieuse, le motif de mon exil m’est totalement obscur.
S’il se cache dans mon origine, alors pourquoi jusqu’ici cette origine n’avait-elle rien eu de répréhensible ?
Si l’origine constitue une faute, alors il me semble que j’en ai déjà suffisamment payé la peine, lorsque, pendant deux ans, de mai 1919 à avril 1921, j’ai été détenue comme otage dans divers camps de Moscou.
Si la cause de mon exil réside dans le fait que j’ai des parents à l’étranger de qui je reçois parfois de l’aide, là encore, semble-t-il, elle ne devrait pas s’y trouver. Le Torgsin est une institution d’État officielle ; ma correspondance avec mes parents est tout à fait ouverte, officielle et revêt un caractère exclusivement familial.
Je me trouve actuellement dans la ville d’Atbasar, où pour l’instant je joue dans des films pour la moitié d’un salaire, mais où je ne peux trouver de travail dans ma spécialité directe, parce que tous les établissements médicaux sont pourvus par des infirmières locales. S’il n’est pas possible d’obtenir l’annulation de l’exil, ne pourrait-on du moins obtenir une réduction du délai et un transfert dans la partie européenne de l’URSS, où je pourrais vivre de mon propre salaire. Le voyage jusqu’ici, à mes frais, m’a coûté environ 300 roubles, depuis plus de trois mois je n’ai pas reçu le moindre acompte de mon service, et les affaires restées à Léningrad ont été presque toutes vendues.
En exposant ici dans ma lettre à Vous toutes les raisons qui me viennent à l’esprit pour expliquer mon exil, je n’ai pas encore touché à l’accusation officielle qui m’a été signifiée et qui est si peu fondée qu’on ne l’assimile tout simplement pas.
L’église Méthodievski a été fermée il y a 5 ans ; la confrérie qui y existait a été fermée il y a 13 ou 14 ans, alors que personnellement j’étais à Moscou et que je ne savais même pas l’existence de l’église Méthodievski, et encore moins de la confrérie.
Pardonnez-moi de Vous importuner avec mon affaire, mais je crois et espère fermement que vous ne refuserez pas de m’aider en quelque manière que ce soit.
K. Bennigsen.
Le n° de mon dossier, et celui de ma sœur — O.P. Bennigsen, qui Vous a également adressé ces jours-ci une lettre Vous demandant de plaider pour son affaire — 7734-33.
27/VII — 34 an. »
Finalement, les sœurs furent autorisées à revenir des immenses steppes du Kazakhstan vers la partie européenne de la Russie, mais il leur fut interdit de s’installer près des capitales : on leur assigna à résidence la ville de Tcherepovets, loin des grandes villes. On les logea dans une seule chambre d’un appartement communautaire.
Ksenia mourra à Tcherepovets en 1942, et la comtesse Olga Bennigsen s’y éteindra en 1962.
Le sort le plus terrible attend la cadette des sœurs, Kitty. Elle n’échappa au sort de ses sœurs que parce que, dès les années 1920, elle devint patiente de l’hôpital psychiatrique Kaschenko, près de Léningrad. En août 1941, un détachement allemand occupa le territoire de l’hôpital où étaient soignés 1320 patients. Les nazis exterminaient les malades psychiatriques. Quelques efforts que fissent les médecins pour sauver leurs patients, ils furent tous exterminés avec les médecins. Les prisonniers de guerre soviétiques qu’on avait conduits pour enterrer la fosse des suppliciés furent brûlés vifs.
C’est par la requête de Ksenia Bennigsen à Ekaterina Pechkova que nous apprenons que, pendant un certain temps, les sœurs ont entretenu une correspondance avec leurs frères et ont même reçu d’eux quelque aide. Les frères comprenaient sans doute qu’ils étaient, malgré eux, la cause des souffrances de leurs sœurs. C’est le sens diabolique de la prise d’otage — paralyser la volonté de résistance par le sentiment de responsabilité et de culpabilité pour ceux qui se trouvent « à cause de vous » en danger mortel. Avec cette compréhension, les frères ont dû vivre dans le Londres, le Paris et le Rio de Janeiro prospères et sûrs, où Emmanuel s’installa en 1936. En 1944, lorsque furent établies des relations diplomatiques entre le Brésil et l’URSS, Emmanuel Bennigsen rencontra l’ambassadeur soviétique et proposa d’organiser une aide aux soldats blessés de l’Armée rouge (certains émigrés l’accusèrent de complicité avec le stalinisme). Peut-être espérait-il encore obtenir l’autorisation de revenir en Russie en reconnaissance de cette aide… En 1955, il mourut à São Paulo.
Georges Bennigsen consacra sa vie d’émigré à l’aide aux réfugiés de Russie et à la quête religieuse. À Londres, il se convertit au catholicisme et se rapprocha du centre gréco-catholique biélorusse Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Il écrivit des textes, cherchant un rapprochement entre le catholicisme occidental et le christianisme oriental. Il mourut à New York à l’âge de 83 ans, en 1962.
En suivant Georges Pavlovitch Bennigsen et les membres de sa famille, je vois encore avec tristesse combien l’histoire russe est inépuisable en souffrances humaines, pour lesquelles personne n’a jamais répondu en justice et, par là, n’y a mis fin. Certains Russes (à commencer par Pierre Tchaadaïev) disent que la souffrance est inscrite dans le code « génétique » — culturel — des Russes par l’orthodoxie. Je ne sais. Je ne me hasarderai pas à juger. Bien que Georges Pavlovitch Bennigsen soit, pour des raisons qui lui appartiennent, venu à renoncer à l’orthodoxie. Mais son frère Adam, lui, resta fidèle à son Église et fut le fondateur de l’église orthodoxe d’Asnières, en banlieue parisienne.
Georges Bennigsen a-t-il trouvé, dans ses recherches religieuses au cours de sa vie d’émigré, une consolation à ses maux terrestres et à sa famille, et un sens à la catastrophe vécue par son pays ? Peut-être y a-t-il quelque réponse dans ses papiers, conservés à la bibliothèque biélorusse Francysk Skaryna de Londres. Peut-être. Seulement, je doute qu’une religion, quelle qu’elle soit, puisse aider à trouver un sens aux friches envahies de mauvaises herbes qui ont remplacé les nids de la noblesse, et aux villages russes disparus avec eux.
Après l’effondrement de l’URSS, ma mère, fille d’un paysan dékoulakisé du gouvernement de Koursk, qui toute sa vie avait cru « réussir » grâce au pouvoir soviétique, me demanda :
« Dis, je me souviens qu’à la veille de la guerre mon père se disputait avec son frère Gricha. Il lui disait qu’avant les kolkhozes la vie paysanne était juste, et que dans les kolkhozes elle était injuste, inéquitable… Et le frère, le Komsomol, lui répondait : non, père, c’est avant que la vie était injuste — il y avait des riches et des pauvres… Et maintenant le pouvoir est juste — maintenant tous sont égaux.
Ils sont tous les deux tombés pendant les premiers mois de la guerre : le fils volontaire et le père soldat par contrainte.
Lequel des deux avait raison ? »
Footnotes
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Le village de Ramouchevo, qui a donné son nom à l’un des plus terribles épisodes de la Seconde Guerre mondiale, existe toujours. Voici le témoignage d’un blogueur-voyageur en automobile : « On traverse le village. De l’autre côté de la rivière se trouvait autrefois la riche propriété du comte Bennigsen. Aujourd’hui — ce ne sont même plus des « ruines seigneuriales », mais tout simplement des broussailles impénétrables… » ↩
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Alexandre Bennigsen (1913-1988), diplômé de l’Institut des langues orientales de Paris, deviendra un éminent spécialiste de l’islam et de l’Orient soviétique. Membre de la Résistance. ↩